Miroir

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Nous avions treize ans. Tu es tombée. Les murs de l’hôpital nous ont accueillis. L’inquiétude dessinée sur nos visages. Un homme vêtu d’une blouse blanche. Des lignes sur son front, des poches sous ses yeux. Sa voix monotone qui nous délivre la nouvelle. Tu ne vivras pas un an de plus. Maman, papa, dévastés, leurs mains agrippant mes épaules,

« Est-elle à risque également ? »

Le médecin me regarde brièvement. Ses yeux sont aussi vides que moi.

« Nous devons passer des tests pour être certains. »

§

Quelques jours avec toi, partageant la même chambre, portant la même robe. Familiarité dans l’inconnu. Tu te tournes vers moi et souris.

« Exactement comment avant, hein ? »

Nous rions. Nos sourires s’évaporent. Nos yeux se rencontrent. Aucun mots n’est nécessaire pour se comprendre. Peur. Désespoir. Colère. En dessous de tout ça, un rayon d’espoir. La boîte de Pandore ouverte entre nous.

§

Jumelles. Physiquement identiques. Nous avons partagé le même ventre, les mêmes vêtements, la même chambre. Une seule minute sépare notre premier souffle. Ta main fut la première à toucher la mienne. Ton coeur, le premier battement que j’ai ressenti. Si proches. Et pourtant si éloignées. À l’intérieur, notre génétique sait. Notre sang ne peut pas mentir. A+ et O-. Ton ADN porte ce qui a tué cet oncle que nous n’avons jamais rencontré, il y a si longtemps. Un frère dont maman ne connait que les histoires. Histoires que tu deviendras toi aussi.

§

Jumelles. Quel est le but d’être jumelles ? Je ne peux pas te sauver. Je ne peux même pas partir avec toi, mon sang est pur, aucune maladies. Je peux seulement rester et te regarder partir lentement. Vide. Brisée. La moitié de mon âme que je ne reverrai jamais.

§

Des bibelots et des morceaux de verre au sol. Des souvenirs que je n’arrive pas à regarder. Un cadre lancé contre le mur, réduit en morceaux. Maman et papa sont à l’hôpital avec toi. Je ne pouvais pas y aller. Je n’arrive pas à te regarder te décomposer, jour après jour. Goût de vomi dans la bouche. Je me décompose aussi.

§

Joyeux anniversaire. Notre dernier ensemble. Flashs, photos, chandelles éteinte d’un souffle. Quatorze ans. Deux gâteaux. Je te donne les fraises sur le mien. Tu avais l’habitude de me les voler. J’essaie de ne pas remarquer la maigreur de tes bras alors que tu tentes de porter ta cuillère à ta bouche.

« Je peux le faire, maman, » insistes-tu alors qu’elle essaie de t’aider.

Papa prend une photo, capturant le bonheur sur ton visage lorsque le sucre entre enfin en contact avec ta langue. J’essaie de garder le sourire quand tu regardes vers moi. Quatorze ans. Moins de jours à passer avec toi.

§

Le bip d’une machine qui ralentit. Ta main dans la mienne.

« N’aie pas peur. »

Je ne sais pas laquelle d’entre nous a dit ça.

Maman et papa en pleurs, s’accrochant l’un à l’autre alors que je m’accroche à toi. Tu t’endors. J’embrasse le dessus de ta tête, peau douce sous mes lèvres.

« Bonne nuit. »

§

Une ligne sans vie.

§

Des heures.

Je tiens toujours ta main, devenue froide dans la mienne.

§

Des jours.

Silencieuse, avalant toute la douleur qui menace de s’échapper.

§

Des semaines.

Aucune lumière dans la chambre que nous avons jadis partagé. De la nourriture froide, intouchée, laissée sur le plancher.

§

Des mois

Mes pantouffles glissent doucement sur le bois du plancher du salon. Premiers pas. Premier souffle sans toi.

§

Quinze ans.

Le gazon me chatouille les pieds. Je lève la tête et vois ton visage dans les nuages. Tu m’envoie un baiser et disparais.

§

Des photos de nous sur la table de chevet. Sourires, visages en santé, cheveux virevoltant avec le vent, fossettes creusées sur nos joues. Des jours heureux. Le visage dans le miroir est le même qu’il l’était à cette époque. Juste un peu plus vieux. Je parle doucement à mon reflet et prétend que tu es toujours là.

§

Des photos de nous dans une boîte. Quittant une chambre qui ne nous conviens plus. Les lits y resteront. De nouvelles expériences m’attendent. Des expériences que je ne vivrai jamais avec toi.

§

Deux ans. Je n’ai jamais eu besoin de sortir les photos. Je te vois à tous les jours, dans mon ombre, dans mon reflet sur les fenêtres. Ces souvenirs de toi chaque fois que je rentre à la maison. Réunion de famille.

« Ta soeur serait exactement comme toi si elle était toujours… »

Je sais. J’ai fais en sorte que jamais personne ne t’oublie. Je me suis oubliée à la place.

§

Je regarde dans le miroir et inspire profondément. Mes mains tremblent. Je me saisis des ciseaux, prends une poignée de cheveux. Décidée, je coupe. Des mèches brunes recouvrent le sol. Trémolos dans la voix.

« Adieu, ma soeur. »

Je te laisse partir afin que je puisses enfin être moi. La culpabilité et le chagrin cognent à ma porte mais je ne laisse entrer que le soulagement.

Je dépose mes ciseaux sur le comptoir de la salle de bain et sens ta main dans la mienne. Tu me murmures des mots d’amour et de joie et dépose un baiser sur ma joue.

« Au revoir. »

Je souris et, pour la première fois depuis ton départ, je me vois sourire en retour.

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